Vers la conscience des profondeurs

Ils sont là.

Tapis dans l’ombre.

Entourés des bruits de tam-tam du coeur, des pulsations rythmées du sang dans les vaisseaux.

Au sein de la substance humaine. dans l’attente d’être nourris par l’ignorance, l’avidité, et les peurs.     Les noeuds serrés dans les tissus de l’embryon lors de la vie foetale, sont la coagulation de l’essence de la personne qui s’incarne, son ultime et originelle architecture de vie et de mort.

La tradition Taoïste millénaire les décrit au nombre de 9 ou de 12, qui attendent dans l’obscur du corps de pouvoir se développer aux rythmes des aberrations de vie de son propriétaire, malmené par ses pulsions, ses envies, ses craintes, ses convoitises, sa méchanceté, comme une marionnette.

Ces noeuds qui permettent la vie vont accélérer l’issue fatale pour avancer leur délivrance, ils contaminent l’homme dans leur intérêt par leur pouvoir séparateur, discriminatoire, d’avec le  Tout.  Dès que l’homme vit pour lui, ils se réjouissent. Pourtant si l’homme va fouiller en profondeur dans ses zones d’Ombre, ils s’inquiètent, remuent et induisent des symptômes pour détourner l’attention, déstabiliser l’individu dans son corps physique, ses émotions, ses pensées. En parasitant les organes par leur présence, ils changent les champs électromagnétiques des tisus, obstruent la circulation de l’énergie et du sang, inhibent le flux de vie dans le corps qui dans sa lutte se débat, s’active en divisant les cellules, en bourgeonnant, puis en s’autodétruisant. plus vite la personne meurt, plus vite ils seront délivrés. allonger la vie disent les textes c’est dénouer les noeuds et leur contenu affectif refoulé, la nouure.

Le guerrier impeccable, le chercheur de Vérité doit alors lentement descendre dans les tréfonds de son Etre, seul, pour affronter le monstre de l’Ombre. Le monstre revêt toutes les formes, il peut être hideux, difforme, visqueux, hypnotique, terrifiant ou au pire paraître inoffensif. La vigilance ne doit jamais faillir, il ne faut pas douter et se retourner comme Orphée sur un hypothétique passé salvateur, les anciennes habitudes n’ont plus cours ici. Il ne faut pas perdre le fil d’Ariane de sa détermination dans le labyrinthe des perceptions et sensations qui vont surgir lors de cette quête de son propre Minotaure, monstre à la fois Homme et bête.

Cette aventure vers ses profondeurs du non-conscient se révèle enrichissante sur plusieurs niveaux : pour se connaître et décrypter son passé, pour dévoiler ce qui a été caché, à titre préventif pour évacuer ce qui par la suite donnerait une maladie dite incurable, pour enfin faire un apprentissage de la mort qui ne soit pas intellectuel, mais repose sur un vécu, une expérience de soi face à soi-même. Cet engagement de la personne vers son Ombre lui permet de se responsabiliser en comprenant les causes et les effets entre ses tourments, ses choix et les résultats qui en découleront sur son équilibre de santé. L’autre aspect est une ouverture vers son espace intérieur, une autre dimension de soi, un bonheur qui n’est plus essentiellement tributaire de l’extérieur mais qui peut se reposer sur un calme, une sérénité interne en ayant apaisé les conflits du passé, de l’enfance , de la lignée.

Les noeuds lorsqu’ils se révèlent à la conscience sous forme de cancer, dépression, maladies graves, ne laissent pas vraiment le choix au patient qui subit les symptômes ou les traitements sans alternative. comme le disait Jung « le libre arbitre consiste à faire de bon gré ce que l’on doit faire ».

La liberté, consiste à voir au plus profond de soi tout ce qui n’est pas clair, et qui appartient au domaine de l’ombre, du trouble, comme l’explicite la médecine chinoise. La conscience, part de lumière chez l’Homme, va servir ce travail, car la lumière et l’ombre sont une seule et même énergie considérée à des moments différents sous des points de vue différents. La conscience lumineuse, l’esprit  est attiré vers les zones d’ombre du corps pour les réunir en un tout, pour réunir cette partie séparatrice du Moi (cf la parabole du fils prodigue).

Le thérapeute n’intervient qu’en temps que guide, que garde-fou, qu’apport supplémentaire de conscience s’il a effectivement déjà réalisé le même travail sur ses noeuds. Il devient un pont entre le non-conscient du patient et son non-conscient, d’où l’intérêt de relier au mieux son conscient à son non-conscient pour aider l’autre dans sa transformation interne, car il est plus facile de comprendre les phases alchimiques de métamorphose intérieure quand on les a expérimentées dans la matière de son corps. Le niveau d’intervention sera différent selon l’urgence et les aptitudes : un travail de type chirurgie éthérique sera décidé si le temps presse ou que le patient est trop démuni pour une intervention personnelle en profondeur, ou bien un travail en commun sur le rêve lucide et le dialogue intérieur pourra prendre place pour dénouer la cause interne de la maladie, visualisant et ressentant le contenu psychique du noeud. ce qui éviterait de se réfugier dans la spiritualité pour esquiver la confrontation avec ses rages, son agressivité masquée par un sourire de paix, son désarroi intérieur, le négatif refoulé en soi-même.

Ainsi il est dit que le divin ne se déverse que dans des vases vides, étant plein de nous-mêmes, plein de notre passé, de notre importance, le vase a perdu sa fonction principale qui est d’être vide pour tout accueillir, tout recevoir de la vie sans discrimination, ce principe est repris par les taoïstes avec Xu Xin,   ?   ? , le coeur vide, disponible aux éclosions spontanées de la vie sous toutes ses formes. Aussi se plaisent-ils à répeter : Xuan Zhe You Xuan, dans l’obscur (le mystère) faire encore plus profond l’obscur. Parfois la part d’ombre interne se sentant délaissée, ne fait qu’attirer de l’extérieur l’ombre du collectif pour provoquer le changement, le choc additionnel transformateur, sous forme d’accidents, de catastrophes naturelles, d’attentats, de viols, d’agressions.

L’Ombre en réalité répond à l’Ombre par la même loi d’attraction que l’Amour répond à l’Amour. dans la relation à l’autre n’oublions pas que notre part d’Ombre, de trouble, est présente et ce n’est pas toujours un cadeau que d’offrir ses angoisses, ses peurs, ses attachements, ses illusions. En considérant ces noeuds présents dans les organes trésors avant la naissance, la santé devient un travail au quotidien, qui responsabilise l’individu dans le choix de ses aliments, dans la gestion de ses pensées et de ses émotions, dans le choix du rythme de vie, dans l’approche de la mort et des phénomènes qui s’y rattachent. La maladie n’est plus un virus qui s’abat sur vous par manque de chance, vous la pauvre victime qui allait si bien il y a quelques jours.

La base de toute transformation est que quelque chose doit mourir pour que du nouveau puisse voir le jour. et l’individu doit oeuvrer pour devenir ce qu’il Est. L’or alchimique est déjà là au centre de l’Etre, recouvert par le Nigredo de son ombre et masqué par l’image de soi positive de la personnalité. La personnalité a peur de s’aventurer dans l’ombre, peur de voir ce qui s’y trouve, peur d’y rester bloqué. Aussi passe-t-elle la plus grande partie du temps à tuer le temps, à s’ébattre vers l’extérieur dans le travail, les loisirs, les relations, le pseudo, le factice qui dispersent, extériorisent, anesthésient.

Pourtant l’ombre est là. Les noeuds y sont logés, tapis, en attente du moment propice, du relâchement, de la fatigue, de la faille pour jaillir à la conscience indolente et réclamer leur dû de considération, eux les oubliés des ténèbres. Ces veilleurs n’ont-ils pas comme unique objectif de nous pousser à la transformation de Soi ? Ne seraient-ils pas les sonnettes d’alarme de notre conscience endormie par l’auto-considération ?

Bruno Repetto